Que fait la Turquie ?

Suren Sargsyan | 25 Mar 2025 | Tribunes libres

Après la téléconférence entre Vladimir Poutine et Donald Trump et la réunion historique des délégations russes et américaines en Arabie saoudite, la Turquie a entamé un nouveau cycle de négociations, invitant Russes et Américains sur son propre sol. La Turquie est depuis longtemps considérée comme une nation ayant des liens étroits avec les États-Unis, la Russie et l’Ukraine et comme un médiateur potentiel dans le conflit ukrainien. Cependant, Washington et Moscou ont opté pour l’Arabie saoudite, laissant la Turquie se sentir exclue du processus qui façonne un nouvel ordre mondial.

 

La Turquie aspire à devenir une superpuissance, non seulement au niveau régional, mais aussi au niveau mondial. Simultanément, la Turquie vise à devenir un partenaire clé de la Russie et des États-Unis. Au milieu de leur rivalité, l’importance de la Turquie s’accroît pour les deux superpuissances. Toutefois, en l’absence de tensions entre elles, l’influence d’Ankara sur les questions mondiales et régionales reste limitée, car la Russie et les États-Unis s’engagent directement et parviennent à des accords sur certaines questions. Pour atteindre le statut souhaité, Ankara cherche à s’impliquer davantage dans les affaires internationales et à avoir plus de poids dans les négociations importantes.

Sa politique étrangère donne la priorité à l’engagement militaire et à une présence active dans divers conflits et pays. La Turquie exerce une influence significative sur les gouvernements syrien et azerbaïdjanais. Sa participation aux guerres de Syrie et du Haut-Karabakh a renforcé sa présence dans le Caucase du Sud et au Moyen-Orient, ce qui en fait un partenaire crucial pour la Russie et les États-Unis dans leurs intérêts régionaux. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Turquie a entretenu des relations amicales avec Kiev et Moscou, soutenant progressivement les sanctions antirusses tout en aidant Moscou à contourner certaines d’entre elles.

Malgré ces circonstances, une chose est claire : la Turquie et la Russie sont des États rivaux depuis des siècles, y compris dans le Caucase du Sud, et leur concurrence restera constante. Par conséquent, il est évident qu’après la guerre en Ukraine, la Russie allouera davantage de ressources aux régions où elle a historiquement exercé une influence. Une région clé pour Moscou dans le Caucase du Sud est affectée par la pression politique accrue de la Turquie sur l’Arménie et son allié historique, l’Azerbaïdjan.

Avec l’amélioration des relations entre les États-Unis et la Russie et la fin du conflit en Ukraine, l’importance de la Turquie et de l’Azerbaïdjan pour la Russie est susceptible de diminuer, ce qui entraînera des changements politiques importants dans le Caucase du Sud. Le rôle de l’Azerbaïdjan pour la Russie diminuera, car Moscou dépendait de ce pays pour exporter ses propres ressources naturelles vers les pays européens via les oléoducs azerbaïdjanais. Les Européens en sont conscients mais n’ont d’autre choix que de payer un prix plus élevé pour le gaz d’origine russe qui passe par les gazoducs azerbaïdjanais.

Après la guerre, une fois les sanctions anti-russes levées, certains pays européens achèteront les ressources russes directement à Moscou, ce qui les rendra moins chères pour leurs populations. Il en ira de même pour la Turquie, qui a profité des tensions entre les États-Unis et la Russie pour souligner son importance stratégique pour les deux parties. Toutefois, la stabilisation des relations entre les États-Unis et la Russie réduit l’importance d’Ankara pour les deux puissances. Le choix de l’Arabie saoudite, plutôt que de la Turquie, comme médiateur dans les négociations de haut niveau a clairement indiqué ce changement, malgré le désir manifeste d’Ankara de jouer un rôle dans le processus et sa frustration de perdre de l’influence. En outre, si Trump rencontre Poutine en Arabie saoudite comme prévu initialement, le rôle de la Turquie en tant que médiateur potentiel entre les deux superpuissances diminuera.

Pour éviter cela, la Turquie doit renforcer sa pression sur la Russie en utilisant tous les moyens disponibles pour démontrer que la Russie ne peut pas aborder les questions régionales d’importance significative pour Ankara sans sa considération. Les tensions croissantes entre la Russie et l’Azerbaïdjan sont tout à fait perceptibles, l’influence d’Ankara jouant un rôle clé en coulisses. La Turquie tente également de consolider sa position sur la scène internationale en utilisant son influence sur Bakou comme monnaie d’échange dans les négociations. Il en va de même pour le gouvernement pro-turc en Syrie, que la Turquie cherche à utiliser pour s’assurer un siège à la table des négociations mondiales et renforcer son statut de grande puissance. La visite de M. Zelensky en Turquie, marquée par le fait qu’Erdogan a offert un parapluie aux deux présidents et qu’il est disposé à envoyer des troupes de maintien de la paix en Ukraine, envoie un message clair : La Russie doit s’engager avec la Turquie sous peine d’être confrontée à d’importants défis dans toute la région, y compris dans le Caucase du Sud.

En ce qui concerne le Caucase du Sud, la Turquie continuera à concurrencer la Russie à l’échelle mondiale dans cette région également. Avec son influence géopolitique sur l’Azerbaïdjan, sa forte présence économique en Géorgie et ses moyens de pression sur l’Arménie, la Turquie a préparé de nouveaux outils stratégiques pour étendre son influence dans la région. Notamment, le gouvernement arménien est souvent accusé de mener une politique pro-turque, ce qui est considéré comme une conséquence directe des pressions turques. De son côté, la Géorgie a fait un choix plus pragmatique, en tenant compte des tendances mondiales et des réalités politiques régionales. Toutefois, l’influence économique du tandem turco-azerbaïdjanais sur la Géorgie complique également sa capacité à prendre des décisions indépendantes et pragmatiques. Une chose est sûre : la normalisation des relations entre les États-Unis et la Russie, même si l’Europe continue de fournir de l’aide et des fonds à l’Ukraine, va remodeler le paysage mondial, ce qu’aucun dirigeant mondial ne peut se permettre d’ignorer.

Source :

Traduit de l’anglais par Jean Dorian